Malgré les apparences, le Chat Bichou est un être normal, il a besoin d'un travail pour survivre, sans quoi il se réveille la nuit, tout angoissé, avant de se rendormir pour se réveiller quelques
heures plus tard, encore plus angoissé.
C'est dans cette humeur que je vis depuis le début du mois de juillet. Travailler sur appel, c'est bien. Sauf quand le téléphone ne sonne pas. Il a sonné tous les jours la semaine dernière. Mais
nul ne sait, (pas même le Chat Bichou), quand il sonnera de nouveau. Une vérité s'impose : je suis presque sans travail.
J'ai eu vent d'une annonce pour un emploi qui pourrait me correspondre dans le quartier LaSalle. Pas très enthousiaste, je suis quand même allée voir sur mon plan où se trouvait LaSalle. C'est
loin de la civilisation. Tellement loin que le quartier est à peine indiqué sur mon plan. J'ai donc dû aller voir sur Google Map où ça se situait. Loin, encore plus loin que tout ce que je
pouvais imaginer.
Curieuse quand même, je suis allée en expédition sur place.
L'idée de dépasser la station Atwater ne m'ayant jamais effleurée auparavant, je me préparais à un voyage long, et embarquai donc un gros magazine, le dernier numéro de XXI, trimestriel français
de 200 pages dont le troisième numéro est paru récemment. J'aurais bien le temps d'en achever la lecture.
Parce que pour me rendre à LaSalle, je devais aller jusqu'au terminus Angrignon. A ce sujet, je ne sais pas si vous le savez, mais lorsque vous atteignez le terminus, un message de la STM vous
remercie d'avoir emprunter le réseau. C'est bien aimable.
Au fur et à mesure de ma progression sur la ligne verte, les passagers se faisaient plus "ethniques", comme dirait Jacques Parizeau. Il y avait notamment un garçon d'une dizaine
d'années qui parlait asiatique (bien sûr que c'est une langue, l'asiatique) avec sa mère. Le regard fixé sur son bermuda, je réalisai tout à coup que le
vêtement avait quelque chose de familier. Je me concentrai quelques secondes pour essayer de comprendre où j'avais vu ce motif : un coq avec trois FFF
écrit en-dessous. Un bermuda de couleur bleu, avec les trois lignes Adidas le long de la jambe.
Diable ! Ce jeune jaune portait un bermuda de l'équipe de France de football. A chaque fois que je vois quelqu'un porter un polo des Bleus à Montréal, je mets
un certains temps à prendre conscience de l'incongruité de la chose. On s'en fout des Bleus, à Montréal, non ? Enfin, quand on parle asiatique, on devrait s'en foutre selon moi.
Retrouver des bofs footeux ici, c'est un peu rageant.
Où en étais-je ? Ah oui, mon voyage en métro vers Angrignon. Il a duré vingt-cinq minutes en tout. Arrivée à la station, avant que le wagon ne s'arrête complètement, j'eus le temps d'apercevoir à
quoi ressemblait la station. C'est important, le look d'une station, parfois ça en dit long sur l'ambiance du quartier dans lequel on va débarquer.
La station Angrignon est colorée. Une partie du mur a été peinte de plusieurs couleurs, pas trop vives mais quand même. Or, lorsqu'on se met à barioler les murs de couleurs gaies, c'est qu'on
veut apporter un peu de gaieté. Et si on veut apporter un peu de gaieté, c'est parce qu'on soupçonne que ça en manque.
Cela augurait mal de l'endroit où j'allais débarquer.
En haut des escaliers, plusieurs panneaux annonçaient les options de sorties : train de banlieue, bus 23457887, bus 86677888, bus 5890876543, bue 99999765322. Il n'y a qu'une chose à comprendre
dans ces cas-là : le quartier est impraticable à pied. J'aperçus d'ailleurs un parking juste à la sortie où j'imagine qu'il est conseillé de laisser sa voiture pour ne
pas polluer la ville.
Toute perdue, je suivis un couple, qui se dirigeait vers le parc Angrignon, situé juste à la sortie du métro. A croire qu'il n'y avait pas d'autre issue que de traverser
ce parc. Le soleil tapait très fort, j'étais un peu ridicule avec mon parapluie, et surtout paniquée à l'idée de marcher hors plan. Je ne pouvais pas suivre ce couple
indéfiniment. Quand la nuit tomberait, dieu sait sur quel pervers j'allais tomber.
Parc Angrignon
Violée et sauvagement tuée
Je voyais déjà les titres du Journal de Montréal...
Au premier morceau de toit que je vis dépasser au-dessus des arbres, je quittai la douceur champêtre faussement rassurante du parc, soulagée. Devant moi apparut alors une rue de maisons toutes
pareilles, avec, comme perspective au milieu de la rue, des grands entrepôts qui devaient être un centre commercial.
Mon colloc québécois avait donc raison. Avant de partir, je lui avais parlé de mon expédition : "Tu ne verras pas de bars là-bas comme sur le Plateau. les gens habitent
là-bas parce qu'ils sont rassurés d'avoir un centre commercial énorme à proximité. Les gens qui vivent là-bas sont ceux qui ne supporteraient pas d'habiter sur le Plateau."
C'est surtout cette dernière phrase qui m'avait laissée perplexe. Il y avait donc des gens qui préféraient vivre en banlieue, sans aucun commerce à proximité, dans des rues toutes
identiques aux pavillons sans charme ? Moi qui les plaignait de ne pas avoir les moyens de vivre au centre, j'avais bigrement mal analysé la situation.
Dans la rue pavillonnaire, je croisai un type qui promenait deux chiens-saucisses. Il me sourit. Plus loin, une grosse ménagère lisait sur son balcon (sans doute le dernier Danielle
Steel ou un polar quelconque) et plus loin, sans mentir, je revis cette obèse qui était devant moi au guichet de la station Papineau lorsque j'achetais des tickets de métro.
Je l'avais remarquée pour deux raisons :
1) elle avait engueulé la guichetière, ce que j'avais trouvé vraiment grossier
2) elle avait un fauteuil roulant motorisé, avec guidon et tout et tout, qu'elle avait quitté le temps d'acheter ses tickets. C'est toujours une chose assez curieuse de voir un handicapé se
lever (Jésus est mort depuis pas mal de temps et Lourdes n'est pas tout près de Montréal). Mails il paraît que c'est fréquent ici, quand on est très gros, de se promener en fauteuil.
J'ai tendance à penser que ça n'aide pas à maigrir mais je ne me permettrais pas de jugement sur une personne handicapée. L'obésité, c'est un problème génétique, la barre de chocolat
Mars que j'ai vu dépasser de la sacoche pendue au fauteuil roulant n'a rien à voir là-dedans.
Dans une autre rue, j'ai vu un monsieur tondre sa pelouse et un peu plus loin, une dame tailler sa haie avec une paire de ciseaux.
A part ces quelques clichés, je n'ai pas vu grand chose du quartier. D'une part parce que les distances étaient beaucoup trop longues pour être parcourues à pied, d'autre part parce que j'ai vite
compris que c'était le genre d'endroit, qui, même traversé en voiture, ne donne à voir que des maisons à perte de vue.
Dans le métro du retour, je me suis fait draguer par un jeune type, qui, après avoir rencontré mon regard trois fois sur le quai du métro, a cru bon de tenter sa chance.
Il s'est installé à côté de moi dans le wagon et m'a subtilement demandé quel était le magazine que j'étais en train de lire.
Curieusement, à peine lui avais-je montré la couverture de XXI qu'il passait à autre chose, pour finalement me demander mon numéro de téléphone. Je lui tendis alors mon ticket de métro
pour qu'il me laisse le sien, ce qui le fit bien rire, "on voit ce que tu vas en faire", me dit-il. Ben oui.
Tout de même, laissons le dernier mot à ce charmant étudiant tunisien de l'Uqam, qui habite présentement près de la station Monk (je le jure, il y a vraiment une station qui porte ce
nom) et peut donc émettre une opinion plus éclairée que moi : "Y a que des vieux, il ne se passe rien, je veux m'installer sur le Plateau, d'ailleurs, là, j'y vais pour visiter un
appartement."
Plein de bon sens, ce garçon. Pour la drague dans le métro, faudra quand même qu'il s'entraîne. Ailleurs.